Il y a un débat aussi vieux que les adaptations elles-mêmes : faut-il lire le livre avant de voir le film ? Dans le monde des comics, cette question prend une dimension particulière. Les adaptations de super-héros, de romans graphiques et de séries indépendantes se sont multipliées à une vitesse vertigineuse ces vingt dernières années, au point que pour beaucoup de gens, le film ou la série télévisée est devenu le premier contact avec des œuvres qui existaient parfois depuis des décennies. C’est dommage — non pas parce que les adaptations sont mauvaises, certaines sont excellentes, mais parce que lire le matériau source avant de le voir à l’écran transforme radicalement l’expérience des deux. Voici une sélection de comics cultes dont la lecture préalable enrichira considérablement votre rapport à leur adaptation.


Watchmen — Alan Moore et Dave Gibbons

Commençons par ce qui est probablement le cas le plus emblématique. Watchmen, publié en 1986 et 1987, est universellement considéré comme l’une des œuvres les plus importantes jamais produites dans le médium comics. Alan Moore et Dave Gibbons y déconstruisent le mythe du super-héros avec une rigueur et une profondeur littéraire qui n’ont jamais vraiment été égalées depuis. L’histoire se déroule dans une Amérique alternative des années 80, au bord de la guerre nucléaire, où des justiciers masqués — humains, faillibles, idéologiquement contradictoires — tentent d’élucider le meurtre de l’un des leurs.

Ce qui rend Watchmen irremplaçable dans sa forme originale, c’est la sophistication de sa construction narrative. Moore utilise le médium comics avec une maîtrise absolue : la grille de neuf cases par page, les récits dans le récit, les correspondances visuelles entre les chapitres, les documents fictifs intercalés entre les épisodes. Tout cela est fondamentalement intraduisible à l’écran, et l’adaptation de Zack Snyder en 2009 — pourtant visuellement fidèle — ne capture qu’une fraction de la richesse de l’original. La série HBO de Damon Lindelof (2019), qui constitue une suite plutôt qu’une adaptation, est remarquable, mais elle suppose que vous connaissez le matériau source pour en apprécier pleinement les résonances.

Lisez Watchmen avant tout. Prenez votre temps. C’est un livre qui se relit plusieurs fois, et chaque lecture révèle de nouveaux détails que vous n’aviez pas remarqués.


V pour Vendetta — Alan Moore et David Lloyd

Autre chef-d’œuvre d’Alan Moore, V pour Vendetta est une dystopie britannique publiée entre 1982 et 1988, qui imagine une Angleterre fasciste des années 1990 où un mystérieux anarchiste masqué entreprend de renverser le régime. L’adaptation cinématographique des frères Wachowski en 2005, avec Hugo Weaving dans le rôle de V, est un film d’action solide et visuellement marquant. Mais elle simplifie considérablement le propos politique de Moore, qui est bien plus ambigu, plus dérangeant et plus intellectuellement honnête sur les contradictions de l’anarchisme que ne peut l’être un blockbuster hollywoodien.

Dans le comic, V n’est pas un héros. C’est un personnage moralement complexe, manipulateur, dont les méthodes questionnent autant qu’elles fascinent. Moore ne nous laisse jamais dans le confort d’une admiration simple. Le film, lui, a tendance à romantiser son protagoniste d’une façon que l’auteur original a explicitement critiquée. Lire V pour Vendetta avant de voir le film, c’est se donner les moyens de mesurer la distance entre les deux — et c’est cette distance qui est souvent la plus instructive.


Saga — Brian K. Vaughan et Fiona Staples

Saga n’a pas encore été adaptée à l’écran au moment où ces lignes sont écrites, mais une adaptation est en développement depuis plusieurs années et finira par arriver. C’est précisément pour cette raison qu’il faut lire la série maintenant, pendant qu’il est encore temps de la découvrir dans sa forme originale, sans les images et les voix d’une production télévisée ou cinématographique pour conditionner votre imagination.

Comme mentionné dans d’autres articles de ce site, Saga est un space opera d’une richesse narrative et visuelle extraordinaire. L’univers que construisent Vaughan et Staples sur plus de soixante numéros est d’une densité et d’une originalité qui défient toute tentative de résumé. Les personnages sont incarnés avec une humanité rare, les enjeux évoluent au fil des arcs de façon souvent surprenante, et le dessin de Fiona Staples crée des images qui s’impriment dans la mémoire. Aucune adaptation ne pourra restituer exactement cette expérience. Prenez-la pendant qu’elle est encore entièrement vôtre.


Sin City — Frank Miller

Frank Miller a publié Sin City à partir de 1991 dans une série de récits noirs interconnectés se déroulant dans la ville fictive de Basin City — un enfer urbain peuplé de tueurs, de prostituées, de flics corrompus et d’hommes brisés qui cherchent une dernière forme de rédemption. Le dessin de Miller, en noir et blanc radical avec des aplats et des contrastes extrêmes, est l’un des styles visuels les plus immédiatement reconnaissables de toute l’histoire des comics.

L’adaptation de Robert Rodriguez et Frank Miller en 2005 est l’une des rares à avoir tenté de reproduire fidèlement l’esthétique visuelle du comic, avec un résultat réellement impressionnant. Mais même dans ce cas, lire les comics avant le film reste une expérience très différente. Le rythme de la narration écrite de Miller, la façon dont il utilise le silence et l’espace blanc, la brutalité sèche de ses captions — tout cela appartient au médium comics d’une façon que même une adaptation aussi respectueuse ne peut pas pleinement transporter. The Hard Goodbye, le premier récit du cycle, est un point d’entrée idéal : court, intense, visuellement inoubliable.


Kick-Ass — Mark Millar et John Romita Jr.

Kick-Ass, publié à partir de 2008, pose une question simple et délicieusement absurde : que se passerait-il vraiment si quelqu’un, sans aucun superpouvoirs, décidait de devenir un super-héros ? La réponse de Mark Millar est à la fois comique et ultraviolente, provocatrice et étonnamment touchante par moments. Le personnage de Hit-Girl, petite fille de onze ans entraînée comme une tueuse professionnelle, est l’une des créations les plus mémorables et les plus controversées de la décennie.

L’adaptation de Matthew Vaughn en 2010 est un film d’action divertissant qui capture bien l’esprit général de la série. Mais le comic va plus loin dans la noirceur, dans la déconstruction des codes du genre, et dans la critique implicite de la fascination culturelle pour les vigilantes. Lire Kick-Ass avant de voir le film permet d’apprécier les choix que l’adaptation a faits — ce qu’elle a conservé, ce qu’elle a adouci, ce qu’elle a transformé. Et ces choix sont révélateurs de la façon dont Hollywood négocie avec un matériau aussi abrasif.


Scott Pilgrim — Bryan Lee O’Malley

Scott Pilgrim est une série en six volumes publiée entre 2004 et 2010 par le canadien Bryan Lee O’Malley, qui raconte l’histoire d’un jeune homme de Toronto qui doit affronter les sept ex petits amis maléfiques de la fille dont il est amoureux. Le tout dans une esthétique qui mélange manga, jeux vidéo des années 80 et comédie romantique avec une originalité et une énergie absolument uniques.

L’adaptation d’Edgar Wright en 2010 est l’un des films les plus créatifs et les plus techniquement inventifs de sa décennie — et pourtant, elle ne remplace pas les albums. O’Malley construit sur six volumes un arc émotionnel pour son personnage principal qui est bien plus développé et nuancé que ce que le film, contraint par sa durée, peut offrir. La relation de Scott avec ses amis, son rapport à ses ex, sa lente et douloureuse maturation : tout cela prend dans les albums une ampleur que le film condense nécessairement. Lire la série complète, c’est vivre avec ces personnages pendant plusieurs centaines de pages — une expérience qualitativement différente de deux heures de cinéma, même excellent.


Preacher — Garth Ennis et Steve Dillon

Preacher, publié chez DC/Vertigo entre 1995 et 2000, est l’une des séries les plus ambitieuses, les plus irrévérencieuses et les plus difficiles à classer de l’histoire des comics adultes. Garth Ennis y raconte l’histoire de Jesse Custer, un prêtre texan possédé par une entité surnaturelle qui lui donne le pouvoir de se faire obéir par n’importe qui, et qui part à travers l’Amérique à la recherche de Dieu — littéralement — accompagné de son ex petite amie et d’un vampire irlandais alcoolique.

La série AMC diffusée entre 2016 et 2019 reprend les personnages et le cadre général mais réinvente largement l’histoire, avec des résultats inégaux. Pour apprécier pleinement ce que la série télévisée réussit et ce qu’elle rate, il faut avoir lu le matériau source. Et surtout, il faut avoir lu Preacher pour lui-même — pour la vision du monde singulière d’Ennis, pour l’humour noir et la tendresse inattendue qui coexistent avec la violence et la provocation, pour le dessin expressif et ancré de Steve Dillon. C’est une œuvre qui dérange, qui fait rire, qui émeut parfois profondément, et qui ne ressemble à rien d’autre.


From Hell — Alan Moore et Eddie Campbell

Dernier Alan Moore de cette sélection — et promis, ce n’est pas un hasard si son nom revient aussi souvent, c’est simplement qu’il est l’auteur dont l’œuvre a été le plus régulièrement adaptée et le plus systématiquement trahie par ces adaptations. From Hell, publié entre 1989 et 1996, est une exploration exhaustive et hallucinée des meurtres de Jack l’Éventreur, racontée du point de vue du chirurgien royal William Gull que Moore présente comme le coupable.

Ce qui distingue From Hell de toute autre œuvre sur ce sujet, c’est l’ambition documentaire et théorique de Moore. Le comic s’accompagne d’un appendice de notes de plusieurs dizaines de pages dans lequel l’auteur détaille ses sources, distingue les faits historiques de ses inventions, et développe une réflexion sur le mythe de Jack l’Éventreur et ce qu’il révèle de la culture victorienne. Le dessin en noir et blanc d’Eddie Campbell, rugueux et atmosphérique, crée une vision de l’East End londonien des années 1880 d’une densité quasi documentaire.

L’adaptation cinématographique avec Johnny Depp en 2001 est un thriller de série B acceptable qui n’a quasiment rien à voir avec le comic, ni dans sa forme ni dans son propos. Lisez From Hell pour ce qu’il est : l’une des œuvres les plus ambitieuses et les plus riches jamais publiées en comics, qui utilise le fait divers historique comme prétexte à une méditation sur la violence, le pouvoir et la naissance de la modernité.


Lire d’abord, regarder ensuite : pourquoi ça change tout

La lecture préalable du matériau source ne garantit pas que vous aimerez moins l’adaptation — elle vous donne simplement les outils pour l’apprécier différemment. Vous verrez les choix que les adaptateurs ont faits, les contraintes qu’ils ont dû affronter, les libertés qu’ils se sont accordées. Vous comprendrez pourquoi certaines scènes fonctionnent à l’écran là où d’autres ont été abandonnées. Et vous mesurerez ce que le médium comics permet de faire que l’écran ne peut pas reproduire — cette façon particulière de contrôler le temps de lecture, de jouer avec la mise en page, d’utiliser le silence entre les cases.

Les comics cités ici sont tous, à des degrés divers, des œuvres qui ont quelque chose d’essentiel à dire dans leur forme originale. Lisez-les pour eux-mêmes, d’abord. Les adaptations, elles, seront encore là après.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *